Bien vu, Marcel · n°02 · Révolution française
On n’a pas pris la Bastille pour libérer ses prisonniers. Marcel était dedans
Paris, 14 juillet 1789. Marcel garde la Bastille pour le roi, du mauvais côté. Dehors, les Parisiens ont trente mille fusils. Il leur manque un détail.
Paris, 14 juillet 1789. Dans la Bastille, une petite garnison : 82 invalides, de vieux soldats, et 32 Suisses. Marcel est dans les vieux. Il garde la forteresse pour le roi. Du mauvais côté.
Dehors, Paris a peur : l’armée du roi campe autour de la ville. Le matin, aux Invalides, les Parisiens ont pris des dizaines de milliers de fusils. Il leur manque un détail : la poudre. Et la poudre, elle est à la Bastille. On l’y a mise à l’abri quelques jours plus tôt. Plus d’une centaine de barils, environ 250 selon Funck-Brentano. Marcel était assis dessus.
Alors, pourquoi la Bastille ?
Pour la poudre. Pas pour les prisonniers. Les délégués de Paris réclament la poudre et les canons, et ne parlent pas des détenus. Il n’y en a d’ailleurs que sept : quatre faussaires, deux « fous », comme on disait, et un comte enfermé à la demande de sa propre famille. La foule les libère une fois dedans, mais elle n’était pas venue pour eux.
Le gouverneur, de Launay, refuse. On tire tout l’après-midi : une centaine d’assaillants meurent. En fin de journée, il veut faire sauter les poudres. Deux sous-officiers invalides l’en empêchent en croisant la baïonnette. Que Marcel soit l’un des deux, c’est nous qui l’inventons. Puis un invalide ouvre la porte et demande aux assaillants ce qu’ils veulent. Michelet résume : « La Bastille ne fut pas prise, il faut le dire, elle se livra. »
Ironie : en 1880, le 14 juillet devient la fête nationale. La loi ne dit pas de quelle année. Au Sénat, le rapporteur met surtout en avant le 14 juillet 1790, la fête de la Fédération : une fête, pas une bataille. Et chaque année, on tire un feu d’artifice.
Marcel, lui, en a empêché un. Personne ne l’a remercié.
Ce qu’on sait, et à quel point
- SûrMi-juillet 1789, des régiments de l’armée du roi campent autour de Paris.[1]
- SûrLa Bastille est défendue par 82 invalides, de vieux soldats, et 32 Suisses du régiment de Salis-Samade.[1]
- SûrLe matin du 14 juillet, aux Invalides, les Parisiens prennent de 30 000 à 40 000 fusils. Il leur manque la poudre.[1]
- ProbableLa poudre a été mise à l’abri à la Bastille quelques jours avant. Environ 250 barils selon Funck-Brentano ; Michelet en compte 135.[4]
- SûrCe jour-là, la Bastille compte 7 prisonniers. 4 faussaires, 2 « fous » (le mot de l’époque) et un comte enfermé à la demande de sa famille.[1]
- SûrLes délégués de Paris réclament la poudre et les canons, pas les prisonniers. La foule libère les 7 une fois dedans.[1]
- SûrLe siège fait une centaine de morts chez les assaillants.[1]
- SûrLe gouverneur, de Launay, veut faire sauter les poudres. Deux sous-officiers invalides l’en empêchent en croisant la baïonnette.[2]
- ProbableFunck-Brentano donne leurs noms, Ferrand et Béquart.[4]
- SûrUn invalide ouvre la porte aux assaillants et leur demande ce qu’ils veulent.[3]
- SûrLa loi du 6 juillet 1880 fait du 14 juillet la fête nationale sans dire de quelle année. Au Sénat, le rapporteur met en avant le 14 juillet 1790.[5]
- InventéMarcel parmi les deux sous-officiers, puis jeté du pont par les Parisiens. C’est nous.
Ce que dit Marcel dans la vidéo transcription
- 0 s La question : pourquoi la Bastille ?
- 9 s Le 14 juillet 1789, à la Bastille
- 15 s Les 30 000 fusils des Parisiens
- 22 s Ce que voulaient les Parisiens
- 32 s Le gouverneur refuse
- 45 s La garnison se rend
- 52 s La mort de Marcel
- 1 min 03 s Le retour de Marcel
Tout le monde connaît la prise de la Bastille. Mais personne sait pourquoi. Moi, c’est Marcel. J’ai vécu tous les grands moments de l’Histoire. Enfin… les premières minutes.
Le 14 juillet, je garde la Bastille pour le roi. Du mauvais côté. L’armée du roi campe autour de Paris. Les Parisiens ont peur, alors ils prennent 30 000 fusils, mais presque pas de poudre. 30 000 bâtons.
Et la poudre ? Chez nous. On nous en a livré une montagne. Moi, j’espérais un feu d’artifice. J’étais assis dessus. C’est ça qu’ils voulaient, les Parisiens : la poudre.
Notre gouverneur refuse de la donner, donc ça tire tout l’après-midi. À la fin, notre gouverneur veut tout faire sauter. Lui pense à l’honneur. Moi, à mes fesses. Un collègue et moi, on lui retient le bras. Feu d’artifice reporté.
Alors on se rend, et c’est moi qui ouvre aux Parisiens. Je les attends sur le pont, bras ouverts : ils vont sûrement me porter en triomphe. Vous désirez ? Ils me portent. En triomphe. Et ils me jettent du pont. …Ah. Je bouchais le passage.
C’était pas un triomphe. Il paraît qu’à mille abonnés, je survis à un épisode. La prochaine fois, c’est la Marseillaise. J’ai un bon pressentiment.
Sources
- Wikipédia, « Prise de la Bastille » (Funck-Brentano, Godechot, Archives nationales)
- Jules Michelet, Histoire de la Révolution française (1847), livre I, chapitre 7
- Récit de Keversau, un des assaillants (1789), dans Pernoud et Flaissier, The French Revolution (1961)
- Frantz Funck-Brentano, Légendes et archives de la Bastille (1898)
- Sénat, « La fête nationale du 14 juillet 1880 »
Une meilleure source, une erreur ? Écrivez-nous : Marcel y était, mais pas longtemps.
Prochain épisodeLa prochaine fois, c’est la Marseillaise. J’ai un bon pressentiment.
